Le trajet

Publié le par Mylène Grenier

J'ai participé à un atelier d'écriture créative. Voici mon premier texte sur le thème du trajet. Je précise que si certains éléments sont réels, j'ai pris des libertés avec la réalité. Bonne lecture !

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L’entrée en ville se fit par le grand virage où l’on doit rétrograder pour ne pas se faire de frayeurs. Un panneau lumineux accueillait les conducteurs par un joyeux « Bienvenue à Nyons, le paradis sur terre selon Giono ». Il avait remplacé la vieille signalisation que les jeunes s’amusaient à déraciner pendant les fêtes du corso printanier. La voiture se dirigea machinalement vers la place et trouva à se garer juste en face de l’Arlequin. Seul le nom du cinéma avait perduré, le regard vieillissant de la conductrice ne reconnaissait ni la façade du bâtiment ni l’intérieur que l’on devinait à travers les vitres légèrement teintées. Quand elle était jeune, l’Arlequin projetait les succès parisiens un ou deux mois après leur sortie. Avec sa meilleure amie, elles avaient donc largement le temps de consulter les critiques et de sélectionner les films qui allaient avoir l’honneur de les compter comme spectatrices. Aujourd’hui, les projections ne bénéficiaient plus de ce doux décalage provincial.

Après avoir enlacé la place du regard en profitant pleinement de la luminosité drômoise, elle sortit de la voiture et laissa ses pas déambuler au gré de ses souvenirs. Les odeurs du marché provençal envahissaient son esprit, bientôt chassées par le bruit des boules de pétanque. Elle crut reconnaître une voix, mais se ravisa rapidement. L’homme était dans la force de l’âge et celui auquel elle pensait devait être mort depuis longtemps. L’idée la fit frissonner, à moins que ce ne soit l’air vivifiant du Pontias fouettant ses joues. Ce nom, c’était à la fois celui du vent qui soufflait tous les matins sur Nyons et celui de l’un des nombreux cafés de la place. Adolescente, elle y avait ses habitudes : papotages entre copines, parties de flippers, rendez-vous amoureux. Tous les jeunes nyonsais fréquentaient les bars en journée. La Belle Epoque, Les Palmiers, La Bourse existaient encore, les autres avaient fermé ou changé de nom. L’envie de s’installer à nouveau à une terrasse ensoleillée se transforma en besoin. Elle aperçut les trois petites tables des Autob’, là, au pied de la montée du Lycée. On les voyait à peine, blotties au fond de la place et c’est ce qu’elle aimait déjà à l’époque. Elle pouvait s’y installer durant des heures pour observer sans être vue. Machinalement, elle retrouva sa place et commanda un café. Le serveur avait changé, évidemment, mais le jeune homme qui était venu prendre la commande portait le même gilet à poches multiples qu’elle avait admiré tant de fois dans sa jeunesse. Le charme s’arrêtait là. Avant, elle aimait cet endroit parce qu’elle pouvait y croiser des amis, regarder les passants, dévisager les touristes, imaginer la destination des inconnus. Aujourd’hui, c’était elle l’inconnue. Le café vite avalé, la curiosité la poussa à grimper en direction du lycée. Elle voulait revoir le « bahut » de sa jeunesse.

Il était toujours aussi imposant, dominant la ville, presque arrogant avec ses façades grises et austères faisant face à la douce verdure de la colline. Quand elle y faisait ses études, elle avait participé aux fresques murales qui décoraient l’établissement. Les rénovations avaient depuis fait place nette et c’est un bâtiment neutre qui accueillait dorénavant les élèves. Elle voulut continuer son trajet par la vieille ville, mais ses chevilles douloureuses et le manque de souffle l’en empêchèrent. Elle accueillit cette difficulté avec un certain contentement puisque cela lui donnait une excuse pour revenir. Elle regagna donc tranquillement son véhicule et assise au volant, hésita à mettre le contact. La prochaine halte devait être la maison familiale. Elle ne l’avait pas revue depuis quinze ans et était partagée entre le désir d’en garder le souvenir intact et la curiosité de découvrir ce qu’elle était devenue. Elle qui était toujours ancrée dans l’action, les projets et l’avenir, était en train de reconnaître et d’apprivoiser la nostalgie.

Le trajet

Publié dans redaction

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mayindou brudet 28/12/2016 11:14

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Mylène Grenier 29/12/2016 09:28

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mayindou brudet 28/12/2016 11:05

Ce texte est beau !

Mylène Grenier 29/12/2016 09:27

Merci !