Un matin au Cap Cod

Publié le par Mylène Grenier

Il y a quelques semaines, j'ai participé à un atelier d'écriture en ligne avec l'association Bing. Je vous présente aujourd'hui le deuxième texte de mon expérience rédactionnelle

Pour relire le premier, cliquez ici

Le sujet

À partir d'une oeuvre d'Edouard Hopper choisie parmi six propositions, je devais imaginer l'histoire du ou des personnages, ce qui s'est passé avant et ce qui se passera après la scène du tableau.

J'ai voulu travaillé à partir de "Cap Cod Morning", une huile sur toile de 1950.

Ma proposition

Cap Cod Morning - Edouard Hopper - 1950

Cap Cod Morning - Edouard Hopper - 1950

La maison est vide, c’est la fin de l’été et la prairie commence à jaunir. Debout, face à la fenêtre, agrippée à la petite table en bois qui fait office de bureau, elle ne cesse de ruminer cette phrase. "Tu t’accroches à cette vie aussi désespérément qu’à cette table."

***

Elle s’était levée tôt ce matin pour préparer leur petit déjeuner. Comme d’habitude, le couple avait mangé l’un en face de l’autre sur la table de la cuisine en échangeant deux ou trois banalités. Son mari avait ensuite pris sa sacoche et son chapeau pour partir au travail. Avant de franchir le seuil de la maison, il avait lancé une remarque sur l’état de l’entrée qu’il estimait mal rangée. Ce énième reproche avait été lâché sans véritable méchanceté, mais elle l’avait reçu en plein ventre tel un direct long de boxe. Elle avait passé près d’une heure la veille, à arranger ce petit espace encombré.

Depuis plusieurs années, son mari ne se rendait plus compte des efforts qu’elle déployait quotidiennement pour satisfaire sa maniaquerie. Ce qui était un trait de caractère insignifiant au début de leur union s’était sournoisement installé dans la personnalité de son homme jusqu’à devenir l’élément principal de son identité. Taylor était obsédé par l’ordre et la propreté.

Après avoir fini de laver les tasses du petit déjeuner, elle était restée immobile dans l’entrée à se demander ce qui avait pu être à l’origine de la réflexion de son époux. Tout paraissait en ordre. Il y avait une place pour chaque chose et chaque chose était à sa place. Dépitée, elle avait gagné l’étage où la mise en ordre du lit conjugal l’attendait, mais avant de pénétrer dans la chambre, son regard fut attiré par les premiers rayons du soleil qui baignaient d’une lumière reposante le petit bureau jouxtant la pièce maritale. Sans véritablement s’en rendre compte, elle se retrouva face à la table de travail sur laquelle étaient disposés des feuilles de papier blanc, un stylo-plume et son encrier. Durant près de deux heures, elle jeta sur le papier ses rancœurs et ses larmes. Cela lui arrivait de plus en plus souvent d’écrire pour exorciser son quotidien. Fatiguée par cet effort émotionnel, elle se laissa peu à peu envahir par un sentiment nouveau. Son visage se crispait au fur et à mesure que ses mâchoires se soudaient. Son corps se raidissait en relisant les vérités qu’elle avait vomies en flaques de mots noirs.

Elle se redressa, se leva de la chaise et regarda fixement l’horizon, à la fois courbée sur le bureau et tendue vers le calme du paysage qui s’offrait à son regard. Les coudes bloqués pour éviter la chute, ses doigts serraient les bords de la table au point que ses ongles s’enfonçaient dans le bois. Cramoisie par tant d’années de frustration, la colère prenait ses aises et soudain, elle hurla : "Tu t’accroches à cette vie aussi désespérément qu’à cette table !"

***

La nuit est tombée et Taylor rentre du travail. L’entrée a été entièrement vidée, le lit est parfaitement refait, la vaisselle essuyée et rangée, le bureau nettoyé. Rien ne traine dans la maison, vide et silencieuse. Il appelle sa femme, mais n’obtient pas de réponse. Il appelle encore et s’agace de ne pas être accueilli. Alors après avoir soigneusement dépoussiéré son chapeau, retiré sa veste et ses chaussures, rangé le tout au cordeau dans le placard de l’entrée, il part à la recherche de son épouse. Il ne tarde pas à trouver l’alliance de sa femme, placée exactement au centre d’une feuille parfaitement blanche, posée à équidistance des bords de la table du bureau.

Le commentaire de l'animatrice

Une courte histoire en trois parties qui fonctionne bien à travers :

  • Le travail sur le corps : la colère qui monte quand elle écrit, traduite par un vocabulaire très précis, la position de son corps à la fenêtre.
  • L'axe de construction du texte en trois parties distinctes, une vraie histoire à étapes, comme des minis-chapitres.
  • Une fin toute en délicatesse qui nous laisse supposer des choses...
  • La relation entre les deux personnages est bien menée, le quotidien de cette femme « maltraitée » traitée dans l'écriture avec une forme de distance et d'évidence en même temps.

Et vous, qu'en pensez-vous ?

Mylène

Publié dans redaction

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Commenter cet article

Anne-Lise 16/02/2017 19:18

La suite! La suite! Bon maintenant qu'elle est débarrassée de son mec, elle fait quoi??

Mylène Grenier 18/02/2017 08:14

La suite ne me satisfait pas encore. Peut-être un jour...

Muriel 15/02/2017 10:06

Bravo mylene... c'est presque frustrant car trop court. Tu sais ce qu'il te reste à faire :-)

Mylène Grenier 15/02/2017 14:25

Merci Muriel ! La suite viendra peut-être un jour, à moins que tu n'en proposes une !

véro 15/02/2017 08:47

C'est juste et c'est poignant. ce texte emporte loin... Merci Mylène, tu as un talent qui m'épate.
C'est quand que tu sorts ton premier bouquin:-))??
Bises
véro

Mylène Grenier 15/02/2017 14:24

Merci Véro ! Le bouquin n'est pas à l'ordre du jour ou alors ce serait un recueil d'histoires sans importance :). Mais si cela devenait un projet, je sais déjà qui pourrait l'illustrer...